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Au Pakistan le péril du blasphème, malgré Asia Bibi

dépêche de presse du 27 février 2020 - Agence mondiale d'information - AFP
Pays :
peine de mort / Pakistan
Asia Bibi Junaid Hafeez Wajih ul Hassan
Avant, quand le pasteur chrétien Adnan Prince, accusé de blasphème, se présentait devant les juges, il devait affronter les appels à la mort de dizaines de religieux. Aujourd'hui, au moins, il n'y a plus ni insultes ni menaces dans ce tribunal de Lahore, dans l'est du Pakistan.

L'affaire Asia Bibi est passée par là, du nom de cette chrétienne devenue symbole des abus judiciaires dans ce pays sous prétexte de blasphème contre le prophète Mahomet après avoir été acquittée de sa condamnation à mort par la Cour suprême en octobre 2018, sous la pression internationale.

L'habitude jusque là, c'était de voir des maulanas (religieux) prendre d'assaut les salles d'audience, en récitant le Coran et en criant vengeance, pour faire pression sur les magistrats chargés de juger les "blasphémateurs", relatent plusieurs avocats.

"Avant qu'Asia Bibi ne soit relâchée, des dizaines de maulanas venaient à chacune des audiences où j'étais entendu", raconte Adnan Prince accusé d'avoir "souillé" un Coran en 2013, un crime passible de la perpétuité et qu'il nie. Devant une cour, son dénonciateur avait lancé: "Il ne faut pas le laisser en vie".

"Mais depuis lors, ils ne sont plus là", se réjouit cet homme de 28 ans aux cheveux teintés de rouge, libéré sous caution après trois ans de prison et qui attend d'être innocenté.

Dans un pays où de telles accusations peuvent facilement être instrumentalisées et mener au lynchage, l'acquittement d'Asia Bibi confirmé en janvier 2019 avait provoqué un déferlement de violences.

Le parti radical islamiste Tehreek-e-Labaik Pakistan (TLP, Mouvement au service du prophète) avait appelé à tuer les juges impliqués dans le verdict et même l'armée à se mutiner. Des milliers d'extrémistes avaient finalement été arrêtés. Plus de 80 ont été condamnés en janvier à 55 ans de prison dans un jugement inhabituellement sévère pour ce genre d'affaires au Pakistan.

- "Un signal" -

Ce coup de filet a "envoyé un signal" aux extrémistes qui ont ensuite délaissé les prétoires, observe Asad Jamal, l'avocat du pasteur et d'autres accusés de blasphème. "La voix des plus extrêmes est moins audible", dit-il.

"Mais si l'intensité n'est plus la même, la peur est toujours là" parmi les juges.

Dans les juridictions inférieures, le problème est particulièrement criant. Les magistrats, plus proches de la population, sont vulnérables face aux "pressions des religieux et de la communauté", observe un ancien juge qui a accepté de parler à l'AFP sous couvert d'anonymat.

Car dans les affaires de blasphème, les magistrats eux-mêmes risquent d'être qualifiés de "blasphémateurs" s'ils acquittent un accusé, ce qui les pousse à "toujours condamner", reconnaît-il.

Le cas d'un professeur d'université de Multan (centre), Junaid Hafeez, illustre cette tendance. En 2013 il est accusé de blasphème pour insulte au prophète. Un an après, son avocat est assassiné, un crime jamais puni. Huit juges plus tard en revanche, l'universitaire de 33 ans vient d'être condamné à mort.

Devant l'"impunité" dont bénéficient les "justiciers en puissance", "un juge pourrait-il prendre le risque de se montrer juste ?" s'interrogent sa famille et ses avocats.

Dans les instances supérieures, les juges annulent régulièrement des sentences de mort pour blasphème. "La majorité sont fondées sur de fausses accusations liées à des problèmes fonciers ou des vengeances personnelles", a reconnu la Cour suprême dans un arrêt de 2015.

Mais, la justice est engorgée, le processus d'appel lent.

Ainsi, le musulman Wajih-ul-Hassan, condamné à mort à l'âge de 25 ans, a dû croupir 18 années en prison avant d'être acquitté fin septembre par la Cour suprême. "Il est complètement perdu dans le monde réel. Il découvre les téléphones portables, internet", dit son avocat Me Nadeem Anthony.

Et "même s'il a été acquitté, dans l'esprit des gens il est encore coupable. Il doit donc se cacher", poursuit son défenseur.

- Craintes et fantasmes intacts -

Quelques avancées donc. Mais sur le fond, au sein de la justice, dans la société, le monde politique, de fait, le blasphème génère toujours fantasmes, craintes et instrumentalisation.

Les lois qui l'encadrent et prévoient la peine capitale pour toute insulte au prophète - même si elle n'a jamais été appliquée - "ont créé un environnement dans lequel certains (...) se croient autorisés à faire justice eux-mêmes", notait un rapport d'Amnesty international paru en 2016.

Les minorités religieuses y sont particulièrement vulnérables: elles sont proportionnellement les plus visées par ces lois même si les musulmans en sont les principales victimes, selon la fondation Engage.

Dans la ville de Rabwah (centre), les quelque 55.000 Ahmadis, musulmans considérés hérétiques pour leur croyance en un prophète postérieur à Mahomet vivent terrés, une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Au-delà des discriminations usuelles (bastonnades, arrestations...), Sajjad (nom d'emprunt), un sexagénaire maigre à la longue barbe blanche, a vu en novembre son fils cadet, la vingtaine, "le seul à avoir fait quelques études", emprisonné pour blasphème.

Attiré hors de Rabwah par un islamiste se faisant passer pour une femme, il est tombé dans les mains d'extrémistes et de policiers, raconte-il en pleurs. "La première fois que nous sommes allés le voir en prison, nous pouvions à peine parler tellement il avait été frappé."

L'acquittement d'Asia Bibi n'a que peu d'impact car les lois sur le blasphème sont "toujours là", constate Usman Ahmad, un porte-parole des Ahmadis. "Tant que les gens accepteront leur légitimité, les plus faibles resteront fragilisés", regrette-t-il.

Les plus forts ne le sont pas moins. En 2011, un ministre favorable à Asia Bibi a été abattu à Islamabad. La même année, le gouverneur de la province du Pendjab, critique des lois punissant le blasphème, a été tué de 29 balles tirées par l'un de ses gardes du corps. L'assassin, pendu en 2016, repose en martyr dans un mausolée des abords de la capitale.

Aujourd'hui, plus aucun politicien ne s'aventure à dénigrer ouvertement ces lois.

Durant sa campagne électorale en 2018, le Premier ministre Imran Khan s'y était dit "entièrement" favorable.

Se défendant d'avoir cédé aux extrémistes, le gouvernement rappelle avoir "soutenu et aidé" Asia Bibi une fois son acquittement prononcé "malgré les pressions". Et, poursuit sa porte-parole Firdous Ashiq Awan, ils ne représentent que "1% de la population" et non "l'état d'esprit général".

- "Le blasphème pour attirer les électeurs" -

Peut-être. Mais l'inflammable TLP, qui a séduit plus de 2,2 millions de votants aux élections générales de 2018, opère "une politisation de la question du blasphème au-delà du blasphème", s'inquiète Fatima Anwar, chercheuse pour la fondation Engage qui a publié en 2019 un rapport fouillé sur la question.

En campagne pour les élections locales prévues cette année, le parti radical a réuni en novembre des milliers de sympathisants extatiques lors d'un meeting triomphal près de la monumentale mosquée Badshahi, l'un des lieux les plus symboliques de Lahore.

"Le blasphème est une manière pour nous d'attirer les gens", expliquait alors Rehman Ali Tarar, futur candidat du TLP qui vient d'empêcher la diffusion d'un film, Zindagi Tamasha, car il "(encourageait) le blasphème", selon un de ses porte-paroles.

Paradoxalement, "si les choses ont changé institutionnellement, dans la société les gens sont de plus en plus polarisés" depuis l'acquittement d'Asia Bibi, vécu comme une trahison de leurs croyances par le système judiciaire, constate Fatima Anwar.

Asia Bibi vit désormais avec sa famille au Canada. Dans un livre sorti en janvier, elle raconte ses huit années de prison, sa "peur lancinante" d'y être tuée ou la longue chaîne reliée à sa gorge.

D'après la Commission américaine pour la liberté religieuse, un organisme public, au moins 40 accusés de blasphème sont détenus à perpétuité ou dans les couloirs de la mort au Pakistan.
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