PRONONCÉ PAR
Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme
À
Conférence de presse à l'issue de la visite officielle au Liban
Bonjour,
Lors de ma dernière visite au Liban, il y a un an et demi, j'ai vu un pays qui sortait d'une série de crises et d'événements profonds et simultanés : une impasse politique prolongée, une crise financière, la pandémie de COVID-19, l'explosion du port de Beyrouth et un conflit armé, le tout dans un contexte géopolitique volatile.
Pourtant, le nouveau Président et le nouveau Gouvernement faisaient preuve d'une détermination très claire à aller de l'avant. Les nouveaux dirigeants avaient présenté un programme de réforme qui bénéficiait d'un large soutien, tant au niveau national qu'international, et une nouvelle vision nationale se dessinait comme une lueur d'espoir au milieu d'une situation mondiale très difficile.
Au cours de l'année écoulée, cette détermination a donné lieu à d'importantes mesures visant à s'attaquer à un certain nombre de questions cruciales, notamment l'état de droit, la responsabilité, les droits des personnes handicapées et d'autres réformes institutionnelles.
Mais, en début d'année, la situation entre les États-Unis, Israël et l'Iran a pris le pays en étau, ce qui a déclenché une nouvelle escalade du conflit entre le Hezbollah et Israël, dont les conséquences n'ont pas seulement freiné cet élan, mais ont été dévastatrices pour la population libanaise.
Je suis frappé par l'accumulation des souffrances et l'ampleur des dégâts constatés. Le traumatisme, la frustration et le désespoir sont palpables, mais la demande de justice que j'ai entendue haut et fort est tout aussi prégnante.
Un homme qui a perdu sa mère et son frère dans des frappes israéliennes qui ont détruit leur appartement, situé dans un immeuble résidentiel de Beyrouth, m'a dit : « Même dans cette obscurité, il y a une possibilité d'action. Nous nous mobilisons de manière inédite, en recueillant des preuves [des violations]. » Il a demandé que les responsables soient amenés à répondre de leurs actes.
J'exprime ma profonde et sincère solidarité à l'égard de toutes les victimes.
Au cours de ma visite, j'ai rencontré le Président, le Premier ministre, le Président de l'Assemblée nationale, le Ministre des affaires sociales et le Ministre de la justice. J'ai également rencontré des personnes déplacées qui ont été contraintes de fuir les hostilités ainsi que les représentants d'un large éventail de mécanismes nationaux relatifs aux droits humains, de la société civile et du corps diplomatique. Nos discussions ont porté sur les répercussions du conflit ainsi que sur la trajectoire plus large en matière de droits humains dans le pays.
Mes collègues ici au Liban recueillent des preuves du bilan humain des hostilités.
Les frappes aériennes continues, les bombardements et l'utilisation d'armes explosives par Israël dans des zones densément peuplées ont causé d'immenses pertes civiles, un carnage à grande échelle, des destructions et des déplacements massifs.
De même, les roquettes tirées par le Hezbollah sur des zones habitées en Israël ont causé des pertes civiles et endommagé des infrastructures civiles.
Selon les autorités nationales, plus de 4 300 personnes ont été tuées et 12 200 blessées au Liban depuis le 2 mars. Plus de 135 professionnels de la santé et de nombreux journalistes et professionnels des médias figurent parmi les personnes tuées.
Malgré l'annonce, le 17 avril, d'une cessation des hostilités, suivie de plusieurs séries de négociations pour désamorcer et endiguer le conflit, l'armée israélienne continue de mener des frappes aériennes et des opérations terrestres qui tuent et blessent des personnes au Liban.
Le HCDH a enregistré des violations à grande échelle du droit international humanitaire, dont certaines pourraient constituer des crimes de guerre. Dans certains cas, elles pourraient également constituer des crimes au regard du droit international.
Avec le Ministre des affaires sociales, j'ai visité une école qui a été transformée en abri et qui accueille un millier de victimes du conflit. Pour beaucoup, il s'agit de leur deuxième ou troisième déplacement. Certains m'ont dit qu'ils avaient tenté de rentrer chez eux la semaine dernière, mais qu'ils avaient découvert que leur village avait été détruit.
On m'a raconté que des villages entiers situés au sud de la rivière Litani avaient été rasés ou rendus inhabitables, les frappes israéliennes et les démolitions en cours ayant détruit des habitations, des écoles, des centres de santé, des réseaux de distribution d'eau, des infrastructures électriques, des lieux de culte et des terres agricoles.
Alors que le mandat de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) arrive à son terme cette année, je m'inquiète de ce que cela signifie pour la protection des civils dans le sud. J'espère que toute configuration future tiendra compte de cette situation.
Les forces israéliennes continuent d'occuper une part importante du sud du pays, et je suis préoccupé par le fait que les agissements à l'origine des déplacements massifs de la population et l'empêchement de leur retour puissent constituer des crimes internationaux.
En juin, comme convenu avec le Gouvernement libanais, j'ai annoncé le déploiement d'une mission d'évaluation impartiale et indépendante. Cette mission a déjà commencé et ses membres sont actuellement sur place pour recueillir des informations et des preuves concernant les violations présumées du droit international des droits humains et les atteintes présumées dans ce domaine ainsi que les violations du droit international humanitaire commises par les parties au conflit dans le pays depuis le 2 mars 2026.
La société civile libanaise, qui se caractérise par son dynamisme, joue un rôle central et s'emploie à faire face aux répercussions du conflit et à recueillir des preuves de celles-ci.
Outre le conflit en lui-même, les représentants de la société civile ont souligné la nécessité de poursuivre les efforts visant à protéger les droits des groupes marginalisés, notamment les réfugiés, les migrants, les personnes LGBTIQ+ et les personnes handicapées, et ont insisté en particulier sur le besoin de lutter contre la discrimination dont ces personnes faisaient l'objet.
J'ai entendu des témoignages déchirants sur le vécu de victimes déplacées par le conflit, en particulier de personnes handicapées qui rencontrent des difficultés pour quitter des lieux dangereux en toute sécurité et accéder aux abris. Le Liban a réalisé des progrès notables, notamment en ratifiant la Convention relative aux droits des personnes handicapées, mais son application reste difficile. J'espère en outre que des progrès seront réalisés en ce qui concerne la dépénalisation des relations entre personnes de même sexe.
Dans quelques jours, les familles des victimes de l'explosion du port de Beyrouth commémoreront le sixième anniversaire de cet événement tragique. La justice doit être rendue pour les victimes et les responsables doivent être amenés à rendre des comptes.
Les efforts de réformes en cours, qui sont bienvenus et visent à renforcer l'indépendance de la justice et l'état de droit, seront essentiels pour restaurer la confiance dans les institutions de l'État. Les conditions dans les prisons et les centres de détention au Liban requièrent par ailleurs une attention urgente.
Je me félicite du projet de loi visant à abolir la peine de mort, qui s'inscrit dans le prolongement du moratoire en vigueur depuis longtemps dans le pays. J'encourage le Parlement à l'adopter sans tarder, ce qui ferait du Liban le premier pays de la région à le faire.
La relance et la reconstruction ne sont pas uniquement une question de logistique. La relation entre l'État et tous ses citoyens et citoyennes doit être renforcée, afin de lutter contre les perceptions de division et d'exclusion. Cette préoccupation a été particulièrement évoquée par des victimes issues du sud du pays.
Il sera nécessaire de reconstruire le contrat social, dans le cadre duquel toutes les communautés au Liban seront respectées dans leur dignité et leurs droits humains, et dans le cadre duquel l'État sera en mesure de protéger leurs droits et de fournir les services, la sécurité et la sûreté dont la population a besoin. Cela implique que le pouvoir de l'État libanais soit pleinement respecté, de même que sa souveraineté et son intégrité territoriale, sans aucune ingérence extérieure.
Je tiens à remercier chaleureusement le Gouvernement libanais pour son accueil. Le HCDH et mes collègues sur le terrain restent prêts à soutenir le Liban dans la promotion et la protection des droits humains de toute la population.